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"Au mois de juillet 1900, étant en
permission de quinze jours (ma libération devait avoir
lieu en septembre), j’avais pris à Chatou le train pour
Paris. Dans le compartiment où j’étais monté, assis en
face de moi se trouvait André Derain. Bien qu’habitant
depuis toujours le même pays, nous ne nous étions jamais
adressé la parole. Nous nous connaissions seulement de
vue, pour nous être souvent croisés dans les rues du village.
Derain avait assisté à des courses de vélo auxquelles
je participais. Maintes fois, il avait pu me rencontrer,
mon violon sous le bras ou trimbalant des toiles et ma
boîte à couleurs. A cette époque, Derain avait à peine
vingt ans. C’était un grand type efflanqué, aux longues
jambes. Il était habituellement vêtu d’un manteau à pèlerine
et coiffé d’un chapeau mou. Il avait vaguement l’air d’un
escholier de la Basoche du temps de Louis XV : quelque
chose comme un François Villon amélioré… Je ne sais quelle
rage intempestive me le fit attaquer : - « ça va bientôt
être votre tour de chausser des godillots ! » - « pas
avant l’année prochaine, me répondit-il, un peu interloqué.
» Le même soir, nous nous retrouvions sur le quai et nous
reprenions notre entretien. Le résultat de cette rencontre
fut qu’on se promit de travailler ensemble. De notre historique
atelier, des fenêtres d’où l’on apercevait le village
de Chatou, le bateau-lavoir amarré à la berge, le clocher,
l’église, les chevaux que les charretiers menaient à l’abreuvoir,
les voitures des maraîchers qui passaient le pont, pour
aller charger les carottes de Montesson et les navets
de Croissy, il ne reste, à l’heure où j’écris ces lignes,
qu’un dérisoire rez-de-chaussée. Avant que la bâtisse
ne s’écroulât définitivement, on la fit battre et on n’en
laissa, avec les sous-sols, que quelques murs sur lesquels
on posa un toit. Pour nous, c’est toujours le lieu où
fut fondée « l’école de Chatou », premiers germes, premiers
essais du mouvement qui devait prendre le nom de Fauvisme.
Le Fauvisme n’était pas une invention, une attitude. Mais
une façon d’être, d’agir, de penser, de respirer. Très
souvent, quand Derain venait en permission, nous partions
de bon matin, à la recherche du motif. Notre habituel
terrain de chasse, c’était les côteaux de Carrières-Saint-Denis
qui étaient encore couverts de vignes et d’où l’on apercevait
toute la vallée de la Seine. A notre approche, les grives,
les alouettes, s’envolaient dans le ciel clair. D’autres
fois, nous partions, pour faire en explorateurs une balade
à pied de vingt à trente kilomètres. Nous remontions la
Seine jusqu’à Saint-Ouen en suivant la berge. Notre enthousiasme
n’avait d’égal que notre endurance et notre bonne humeur.
Cinq francs dans la poche : nous n’en demandions pas plus
! nous déjeunions au hasard d’un morceau de boudin ou
de petit salé ; tout nous était bon et la vie nous paraissait
belle. La fille qui nous servait, les masures dans le
soleil, les remorqueurs qui passaient, traînant une file
de péniches : la couleur de tout cela nous enchantait…
c’était Chatou !"
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